CHAPITRE XXII
Leia, Ackbar et Terpfen accompagnèrent l’équipe de secours du Voyageur qui se posa sur Anoth. Pilotant son aile B, l’amiral prit la tête de la formation. Bien entendu, les canons-blasters de l’appareil étaient prêts à pulvériser tout détachement abandonné par le navire impérial.
Les chasseurs arrivèrent bientôt en vue de la base et Leia remarqua des signes de destruction qui lui glacèrent le sang.
– Nous arrivons trop tard, gémit-elle.
L’entrée de la grotte n’était plus qu’un trou béant. Au pied de la paroi gisaient les restes d’étranges véhicules d’assaut.
La voix d’Ackbar retentit dans les haut-parleurs de la radio.
– Winter se bat comme une lionne. Les systèmes de défense semblent avoir fonctionné à la perfection.
Leia s’éclaircit la gorge.
– Espérons que cela ait suffi, amiral.
Les chasseurs se posèrent dans le hangar, où cinq octopodes vides attendaient leurs équipages. Ackbar, Terpfen, Leia et des soldats calamariens descendirent de leurs appareils.
– Terpfen, dit Ackbar, prenez la moitié des hommes et accompagnez le ministre Organa Solo jusqu’à la nursery. Voyez si l’enfant est toujours là. Je pars à la recherche de Winter avec le reste de nos forces. J’ai une petite idée de la stratégie qu’elle a appliquée…
Leia sortit un blaster et prit la tête de son groupe. Il fallait qu’elle sache si son enfant allait bien.
L’épouse de Yan Solo s’immobilisa sur le seuil de la porte de la chambre d’Anakin. Le bébé était bien là, mais un Impérial le tenait serré contre sa poitrine.
– Oh non ! s’exclama la jeune femme.
Furgan et elle se toisèrent du regard, immobiles comme des statues. Quand les soldats calamariens braquèrent leurs armes sur l’ambassadeur, celui-ci leva le bébé comme un bouclier.
– Rendez-moi cet enfant, gronda Leia, plus menaçante qu’une flotte d’Etoiles Noires.
– Je crains de ne pas pouvoir, dit Furgan. Cessez de pointer vos armes sur moi, ou je brise la nuque de ce marmot. J’ai fait tout ça pour l’avoir, et il n’est pas question que je renonce. Il sera mon otage. Si vous voulez qu’il vive, il faut me laisser passer.
Les sauveteurs reculèrent, l’ambassadeur s’engageant dans le couloir, une main autour du cou d’Anakin.
– Même si vous m’assommez, j’aurai le temps d’écraser sa trachée-artère. Lâchez vos armes !
– Reculez encore ! ordonna Leia.
Les Calamariens s’écartèrent, à l’exception de Terpfen, qui se planta devant Furgan, les mains tendues comme si elles étaient des armes.
Furgan reconnut sa victime grâce aux cicatrices qui couraient sur son crâne.
– Ainsi, mon petit poisson, tu as fini par me trahir ! Je n’aurais pas cru que tu en aies la volonté… et la force.
– Je les ai trouvées, dit Terpfen.
Le mécanicien barrait la route à son bourreau. Anakin continuait à se débattre.
– Laisse-moi passer, imbécile ! N’as-tu pas assez de vilaines choses sur la conscience ? Tu voudrais y ajouter la mort d’un bébé ?
Terpfen produisit un son étrange qui devait être un ricanement Calamarien. Furgan fit mine d’avancer, forçant le mécanicien à reculer d’un ou deux pas.
Le bébé ne s’agitait plus. Ses yeux bruns semblaient presque pensifs.
Soudain, Furgan poussa un cri aigu. Derrière lui, le droïd GNK, sorti d’on ne sait où, venait de le toucher du bout de sa sonde, le gratifiant d’une décharge électrique assez puissante pour secouer un homme deux fois plus grand que l’ambassadeur.
Celui-ci vacilla, l’électro-droïd détala avec un « bip » qui évoquait irrésistiblement un cri de terreur.
Terpfen bondit et arracha le bébé des bras de Furgan. Quand ce fut fait, les Calamariens ouvrirent le feu. Mais l’ambassadeur, plus adroit qu’on n’eût pu le croire, recouvra son équilibre et s’enfuit à toutes jambes. Très vite, il disparut à une intersection.
– Poursuivons-le ! cria Terpfen.
Il tendit le bébé à Leia et partit en courant.
Les joues baignées de larmes, le ministre Organa Solo serra contre son cœur le fils, qu’elle venait de retrouver.
Les grands pieds d’Ackbar faisaient un bruit sourd sur le sol en pierre des catacombes. Essoufflé, il essayait pourtant d’aller encore plus vite. Jusque-là, Winter semblait avoir suivi le protocole standard de défense.
A voir les débris, dehors, il avait compris que le DAI s’était vaillamment battu. Comme ça n’avait pas suffi, Winter avait dû recourir aux droïds assassins camouflés.
Ses hommes le suivant à grand-peine, Ackbar atteignit une intersection. Une odeur de brûlé et de sang monta à ses narines.
– Plus un pas ! cria une voix féminine.
C’était Winter, campée sur ses jambes, blaster pointé. Quand elle reconnut Ackbar, son visage s’éclaira un bref instant.
– Je savais que vous viendriez !
Le Calamarien posa une main sur le bras de la gardienne d’Anakin.
– J’ai fait aussi vite que possible. Tout va bien ?
– Oui. Selon mes calculs, il ne reste plus que deux Impériaux.
– En êtes-vous certaine ?
– Je me trompe rarement, dit Winter.
Ackbar savait que ça n’était pas de la vantardise.
– Leia et le reste de l’équipe ont dû retrouver Anakin. (Il prit un ton moins militaire.) Nous nous sommes séparés parce que je voulais voir si vous n’aviez pas besoin d’aide.
Winter acquiesça, son expression s’adoucissant.
– Je ne me sentirai bien que lorsque j’aurai vu le bébé sain et sauf.
– Alors, allons-y ! lança Ackbar.
Terpfen courait à en perdre haleine, les pieds en sang. Tant pis si cette course le tuait. Il devait empêcher Furgan de s’échapper.
L’ambassadeur avait fait de lui un traître. Il devait payer le prix de cette ignominie, de même que Terpfen s’acquitterait un jour de sa propre dette.
Plus déterminé que jamais, le Calamarien prit plusieurs longueurs d’avance sur ses camarades. Loin devant, il entendait le bruit des pas de Furgan.
– Suivez-moi ! cria-t-il. Nous le tenons !
Hélas, ce n’était pas si simple. Quand il arriva dans le « hangar », ce fut pour voir l’ambassadeur en train de grimper le long de l’échelle d’un octopode.
– Tu ne t’enfuiras pas, Furgan ! cria le mécanicien.
Il s’arrêta pour reprendre son souffle.
L’ambassadeur prit place dans le cockpit de l’octopode. Une horrible grimace s’afficha sur son visage.
– Tout est fini pour toi ! Ton navire a été détruit en orbite !
Puisant de l’énergie au plus profond de lui-même, Terpfen avança vers l’octopode. Derrière lui, ses camarades arrivaient.
Furgan marqua un instant le coup, puis de l’incrédulité se lut sur son visage.
– Je ne suis pas assez idiot pour te croire, petit poisson. Ta vie entière n’est que mensonge !
L’ambassadeur ferma la verrière et alluma les moteurs. L’octopode démarra.
Terpfen ricana et se dirigea vers un autre véhicule d’assaut. Il était l’un des meilleurs chefs mécaniciens de la galaxie. Aucun engin ne lui posait de problème, si compliqué fût-il.
Ça n’était sûrement pas le cas de Furgan.
Paniqué, l’ambassadeur avait du mal à faire avancer en cadence les huit jambes du véhicule.
Il parvint pourtant à progresser et même à tirer une décharge de blaster sur l’un des chasseurs calamariens stationnés là.
Terpfen prit à son tour place dans un octopode et ferma la verrière. Le véhicule était des plus rudimentaires, avec des commandes d’une simplicité enfantine et des réactions très prévisibles. Rien à voir avec la sophistication d’un croiseur Calamarien.
L’octopode de Furgan se dirigea vers la porte du hangar. A l’évidence, il avait l’intention de descendre la falaise. Terpfen ne doutait pas un instant que l’engin réussirait, car il était visiblement conçu pour ça. Mais qu’espérait faire l’ambassadeur une fois en bas ?
Sans doute n’en savait-il rien lui-même.
Terpfen localisa l’ordinateur de tir et fit feu trois fois avec son laser, arrachant la moitié d’une jambe à son adversaire de métal.
Déséquilibré, l’octopode tituba comme un ivrogne. Terpfen aurait pu lui porter le coup de grâce – une décharge bien placée de canon-blaster – mais l’explosion aurait détruit les chasseurs et une partie de la grotte. Le jeu en valait-il la chandelle ?
D’autant qu’Ackbar et ses hommes venaient d’arriver dans le hangar, accompagnés d’une femme aux cheveux blancs – Winter, bien entendu.
Puisque tirer était impossible, il restait une seule solution : suivre l’octopode de Furgan.
Ackbar était arrivé à temps pour voir le début du duel opposant les véhicules. Terpfen avait tiré juste, endommageant sérieusement son adversaire.
Furgan semblait n’avoir pour toute intention que de fuir le plus vite et le plus loin possible. Quand il se dirigea vers la porte, le véhicule du Calamarien le suivit.
Terpfen tirait sans arrêt, utilisant ses lasers avec une redoutable précision. Furgan ripostait au hasard, ses coups ratant largement leur cible.
Quand il eut gagné assez de terrain, Terpfen lança les deux pattes avant de son octopode dans le train arrière du véhicule de l’ambassadeur, qui tituba, puis tomba, immense animal blessé perdant des flots de sang vert – du liquide de refroidissement, bien entendu.
Entêté, Furgan agrippa l’encadrement de la porte avec les griffes du TA-TM avant et essaya d’avancer encore en se tractant à la force du « poignet ».
Terpfen tira sur le cockpit, mais les lasers ne pouvaient transpercer le plastacier. Son octopode était étroitement enlacé avec celui de Furgan, quatre jambes métalliques fermement plantées dans le sol et quatre autres poussant avec toute la puissance de leurs servomoteurs.
Terpfen retournait contre lui la force de son adversaire. C’était une manœuvre classique, mais toujours efficace.
A l’intérieur de son cockpit, Furgan pianotait frénétiquement sur les commandes, mais il ne trouvait visiblement pas la bonne.
Sans cesser de faire feu, le Calamarien poussa l’autre véhicule dans le vide. S’accrochant du bout des griffes à l’encadrement de la porte, l’octopode de Furgan parut en mesure d’échapper à une chute vertigineuse. Mais Terpfen ne semblait pas disposé à lui laisser une seule chance de survie.
Il continua à pousser, scellant le destin de l’ambassadeur.
C’était une lutte à mort, comprit Ackbar, parce que son compatriote, devenu un traître à son corps défendant, poursuivait beaucoup plus qu’une vengeance personnelle. En éliminant Furgan, il rendrait un peu de paix aux parents des victimes de la catastrophe de Vortex, mortes à cause des machinations de l’ambassadeur, et il débarrasserait la galaxie d’un monstre capable d’étrangler un enfant si le besoin s’en faisait sentir.
Les griffes d’acier lâchèrent. Avec un vacarme infernal, l’octopode vaincu passa la porte et continua en chute libre.
Pour faire bonne mesure, Terpfen l’acheva d’une décharge de canon-blaster – sans risque, en plein air.
Alors qu’il aurait dû s’immobiliser, le véhicule du Calamarien continua d’avancer.
Ackbar comprit immédiatement ce que Terpfen voulait faire. Ne perdant pas de temps à pousser un cri qui ne serait pas entendu, il se précipita vers la console de commande de la porte.
Un des battants tenait encore à demi sur ses gonds. S’il acceptait de fonctionner, il restait une chance de coincer l’octopode avant le grand saut.
L’amiral appuya sur une série de touches.
Rien !
Ce n’était pas possible ! Terpfen n’avait pas mérité une mort pareille.
Au moment où tout semblait perdu, le battant blindé consentit à se déplacer suffisamment pour bloquer l’octopode contre la paroi latérale.
Ackbar cessa d’appuyer sur les touches.
Il ne s’agissait pas d’écraser Terpfen dans son cockpit.
En équilibre instable, le véhicule d’assaut menaçait de tomber à tout instant.
– Aidez-le ! cria l’amiral à ses hommes.
Une équipe de secours s’organisa. Utilisant des cordes, quelques courageux sauveteurs parvinrent à s’approcher assez du cockpit pour l’ouvrir et en tirer Terpfen.
Le chef mécanicien était évanoui. Dépliant une civière, ses compatriotes le ramenèrent à l’intérieur.
Ackbar se pencha sur lui, le teint grisâtre. Il refusait de voir mourir un Calamarien de plus, victime de l’Empire, même si c’était d’une façon moins directe qu’à l’accoutumée.
– Terpfen ! Terpfen ! Réveillez-vous !
Le chef mécanicien ouvrit les yeux.
– Vous auriez dû me laisser mourir, souffla-t-il. C’était la punition appropriée. A présent, qui sait si j’aurai de nouveau le courage ?
– Non, Terpfen, les choses ne sont pas si faciles. On ne choisit pas son propre châtiment ! Vous pouvez faire encore beaucoup pour la Nouvelle République, qui a besoin de vous. Ensuite, quand vous ne servirez plus à rien, vous aurez le droit de baisser les bras. Si vous en avez encore envie !
Ackbar se tut, soudain conscient que ce discours s’appliquait également à son cas.
N’avait-il pas fui sur Calamari pour oublier. N’avait-il pas lui aussi eu l’impudence de choisir sa propre punition ?
Etre juge et partie… Cela n’était pas possible, il le savait.
– Terpfen, ta punition sera de vivre, déclara-t-il d’une voix solennelle.
Et la mienne aussi, ajouta-t-il mentalement.